Interview de Gilbert Vahé, jardinier en chef depuis 1976
Comment êtes-vous devenu jardinier de la Fondation Claude Monet ?
En 1976, j'ai été contacté par le Directeur de l'Ecole Nationale Supérieure d'Horticulture de Versailles qui m’a appris que l’on recherchait quelqu'un pour restaurer la propriété du peintre Claude Monet. J’ai rencontré Monsieur Van der Kemp, Conservateur en Chef du Château de Versailles et Membre de l'Académie des Beaux Arts, qui m’a recruté pour ce poste.
Comment avez vous recréé le jardin de Claude Monet ?
Il ne s'est écoulé que 50 ans (1926-1976) entre le décès de Claude Monet et le début de la restauration du jardin. Nous avons donc pu recueillir de précieuses informations auprès des enfants et de la famille Hoschedé Monet qui avaient connu Giverny du temps du peintre. Les pépiniéristes comme Truffaut et Vilmorin et les anciens jardiniers ont pu nous transmettre des listes de variétés de plantes. Enfin, les photographies en noir et blanc, les autochromes du jardin et les tableaux de Monet nous ont servi pour déterminer l'ambiance du jardin.
Parlez-nous du Clos Normand…
Le Clos Normand, d’une surface de 9175 m2, est situé en face de la maison et descendait à l’époque vers la voie ferrée, qui a maintenant disparu et a été remplacée par une route. Ce premier jardin a une conception parcellaire composée d'une multitude de massifs séparés par de petites allées. Il n'y a que trois pelouses qui sont elles aussi plantées de milliers de bulbes et de vivaces et de nombreux arbres à fleurs.
Ce n'est pas un jardin classique qui a été dessiné avec des points de fuite, des pôles d'intérêt et des zones de repos pour l'oeil, et où le cheminement des visiteurs a été déterminé. Il est plutôt conçu comme une palette de peinture, où les massifs de fleurs sont disposés comme des taches de couleurs. Il appartient aux promeneurs de composer leur décor suivant leur inspiration. En empruntant les petites allées, on peut choisir son angle de vue, monochrome ou polychrome, avec un premier plan de couleurs chaudes et un fond de couleurs froides, et attendre que la lumière joue avec ces éléments.
Le jardin est-il différent selon les saisons ?
Les couleurs et les ambiances du jardin changent de mois en mois. En hiver et au printemps, l’allée centrale est plantée de bisannuelles, de bulbes et de vivaces répartis en taches plus ou mois grandes, alternant sur les volumes, les surfaces et les couleurs chaudes et froides, ponctuées de massifs de fleurs jaunes et blanches.
Lors de la restauration, j'ai exécuté cet aménagement en suivant les indications fournies par nos recherches, mais je ne comprenais pas ce contraste entre le printemps et l'automne. Une dizaine d'années plus tard, j'ai pu voir un autochrome représentant ce massif au printemps ; c'était la représentation exacte de ce que nous avons réalisé et l'explication m'est apparue. Sur cette photographie figurait également, au centre du massif, la rangée d'épicéas qui bordait l’allée centrale lors de l’arrivée de Monet à Giverny. Ces arbres formaient des ombres portées sur les massifs. Claude Monet voulait certainement apporter de la lumière en plantant des fleurs blanches ou jaunes dans les zones d'ombre. Ensuite, les arbres ont disparu, mais l'arrangement floral parcellaire est resté.
Et en été et en automne ?
L’allée centrale est alors constituée de plantations en dégradé pour la forme. Les massifs sont plantés de vivaces, comme les hetianthus qui mesurent deux à trois mètres. La voûte supérieure est recouverte du feuillage des rosiers grimpants supportés par les portiques. Les nombreuses capucines courent vers le centre de l'allée. Claude Monet avait créé un effet de tunnel qui traversait toute la propriété. Il partait de sa maison, passait par l’allée centrale, empruntait la voûte du Pont Japonais et passait par la bambouseraie et les hêtres pourpres pour arriver au jardin d’eau, où émerge la lumière. Il a accentué cet effet en plantant les fleurs, non plus par taches, mais en lignes de couleurs claires et lignes de couleurs foncées. Monet s'est servi de ce décor pour ses peintures et l’a choisi pour y être photographié.
En empruntant cette allée aux allures de « tunnel végétal », vous marchez entre les capucines qui viennent lécher vos pieds, entouré de part et d'autre de végétation et de couleurs, et vous êtes guidé vers un point lumineux. Cette sensation est très forte, comparable à celle que l’on peut ressentir sur un petit bateau par grosse mer, l’impression d’être tout petit devant cette nature.
Pensez-vous qu'on puisse connaître quelqu'un à travers le jardin qu'il a créé ?
Un jardin est le reflet de son propriétaire. Le jardinier s'en sert pour exprimer ses sensations, ses souvenirs, ses plaisirs, et pour laisser son empreinte dans le temps. En observant le jardin de Monet, on peut déterminer l’homme qu’il était : un homme bon, aimant la vie, passionné par la peinture, la nature et les plaisirs de la table.












